La revanche de la sociologie : Moving to Opportunity (MTO) revisité

Les quartiers restent le creuset de la vie sociale, même à l’ère d’internet. Les enfants ne suivent pas de cours en streaming – ils vont à l’école. Ils jouent ensemble dans les parcs et les maisons, pas sur Skype. Le crime et la peur du crime sont vécus localement, tout comme la réponse de la police.

Mais les grands écarts de revenus et l’héritage américain de ségrégation raciale entraînent de grandes différences entre les quartiers sur une série de mesures. Deux nouvelles études majeures des économistes de Harvard Raj Chetty et Nathaniel Hendren montrent que les quartiers comptent non seulement pour la vie quotidienne, mais aussi pour les chances de vie des enfants qui y sont élevés.

S’appuyant sur un ensemble de données unique basé sur les dossiers fiscaux de 44 millions de ménages, la première étude montre que la localité compte beaucoup pour le revenu futur des enfants. La deuxième étude, portant sur environ 13 000 enfants, est plus modeste mais elle a un impact politique important, car elle contredit directement les évaluations récentes d’une initiative politique majeure – Moving to Opportunity (MTO) – réalisées par d’éminents spécialistes des sciences sociales.

En bref : MTO semble fonctionner, après tout.

MTO, acte I : les idéaux

MTO a été lancé en 1994 par le Département du logement et du développement urbain. Dans une poignée de grandes villes, quelques milliers de résidents de logements publics ont été assignés au hasard à l’un des trois programmes :

  1. Un groupe expérimental qui recevait une subvention de location (voucher) mais devait déménager dans un quartier à faible pauvreté pendant au moins un an
  2. Un groupe Section-8 qui recevait un voucher mais aucune restriction de mouvement
  3. Un groupe témoin qui ne recevait aucun voucher.

Les économistes adorent l’affectation aléatoire, car elle permet de surmonter l’un des plus gros problèmes des sciences sociales : isoler la causalité de la corrélation. C’est comme un essai pharmaceutique en sciences sociales. Environ la moitié du groupe expérimental a « pris son médicament » et a déménagé dans des zones moins pauvres ; en d’autres termes, la proportion de personnes vivant dans un quartier pauvre a diminué de moitié environ, passant de 40 % à 20 %. Il y avait cependant des limites : le bon d’achat ne leur a pas permis d’acheter leur place dans des quartiers aisés avec de grandes écoles, autant que dans des quartiers un peu moins pauvres avec des écoles légèrement meilleures.

Des équipes d’économistes et d’autres spécialistes des sciences sociales ont publié des analyses des données du MTO dans des revues universitaires de premier plan (voir le tableau à la fin de l’article).

MTO, Acte II : Déception

Ces études étaient décevantes, surtout pour ceux qui, comme moi, pensent que les qualités néfastes des quartiers ont entravé le progrès social des pauvres. Les principales conclusions étaient les suivantes :

  1. La pauvreté du quartier n’a aucun effet sur les revenus ou l’emploi des adultes.
  2. La pauvreté du quartier n’a pas d’effets positifs constants sur le comportement des enfants ou leurs résultats scolaires.
  3. La pauvreté du quartier améliore certains aspects de la santé mentale et physique des adultes.

MTO Acte III : Réflexion

Ces résultats, en particulier le second, contredisaient un grand nombre de théories en sciences sociales et de preuves non expérimentales, provenant principalement de sociologues, comme William Julius Wilson et Douglas Massey. Ces derniers et d’autres sociologues ont suggéré que les limites de l’étude expliquaient l’absence d’effets observables. Dans un exemple très récent, Massey et moi avons découvert que le revenu du quartier pendant l’enfance prédit fortement le revenu à l’âge adulte. Nos preuves suggèrent également un effet causal, puisque le revenu du quartier explique même les différences de revenus entre frères et sœurs.

Moins remarqués, la première vague de résultats du MTO a également contredit un ensemble puissant de preuves expérimentales provenant des programmes de loterie et de bons scolaires. Ces études avaient constamment constaté que la fréquentation de meilleures écoles – mesurée de diverses manières – stimulait les performances scolaires (et les revenus éventuels) des enfants, en particulier ceux des familles pauvres.

MTO Act IV : Vindication

Avec leur nouvelle étude, Chetty et Hendren (ainsi que Lawrence Katz, un auteur de nombreuses études précédentes) fournissent des preuves très solides de l’impact positif du MTO. Plus précisément, le déménagement dans un quartier moins pauvre pendant l’enfance (c’est-à-dire, avant l’âge de 13 ans) :

  1. Augmente le revenu annuel futur au milieu de la vingtaine d’environ 3 500 $ (31 %)
  2. Dynamise les taux de mariage (de 2 points de pourcentage)
  3. Augmente à la fois les taux de fréquentation des collèges (de 2.5 points de pourcentage) et la qualité du collège fréquenté

L’âge de l’enfant déplacé était un facteur critique : déménager dans un quartier moins pauvre à l’adolescence n’avait aucun impact significatif sur les gains ultérieurs ou d’autres résultats adultes.

Les leçons de l’évaluation du MTO

Il n’y avait rien de mauvais dans la série précédente d’évaluations du MTO en soi : le principal problème était que les effets positifs du départ des quartiers pauvres en tant qu’enfant ne pouvaient pas être observés jusqu’à ce que les enfants soient assez âgés pour terminer le collège et entrer sur le marché du travail adulte. En mesurant les résultats à l’âge adulte, les spécialistes du MTO ont pensé de manière créative à saisir des résultats alternatifs, comme la santé mentale, qui n’avaient pas été étudiés auparavant dans ce contexte.

Pour autant, certains des chercheurs qui ont mené des études antérieures ont été trop prompts à faire une croix sur le MTO en particulier et, plus important encore, sur les effets de voisinage en général. Comme le montrent Chetty et ses collègues, même quelques années supplémentaires de données peuvent faire toute la différence. Maintenant, nous pouvons être encore plus sûrs que lorsqu’il s’agit d’égalité et d’opportunités, le lieu compte.

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